Par Bassel Al-Araj (Le 26 septembre 2013, texte inédit en français, traduit par Fadi Youssef)

BA

Bassel al-Araj est né en 1984 à Walaja près de Bethléem, il s’implique dès 2010 dans des manifestations non violentes contre le Mur organisées avec des israélien·e·s. Ses références sont marxistes, anticolonialistes, panarabes, ou musulmanes, sunnites comme chiites. Il écrit beaucoup et publie des billets en arabe sur Facebook. Très populaire auprès de la jeunesse palestinienne, il dérange les autorités israéliennes, qui demandent à l’Autorité palestinienne de calmer ses ardeurs. Il est alors arrêté plusieurs fois dès 2012. Incarcéré sans charge, il entame une grève de la faim. Quand il est libéré, il sait que sa tête est mise à prix par Israël. Il entre alors dans la clandestinité et, six mois plus tard, il est débusqué et criblé de balle par l’armée israélienne, qualifié alors de «martyr de la coopération sécuritaire entre Israël et l’Autorité palestinienne».

A la fin des années 1920 et au début des années 1930, des soulèvements dirigés par la Main noire (« Al-Kaf al-Aswad ») ont éclaté en Palestine. Ils ont été sévèrement réprimés et les responsables ont été capturés dans les quatre mois (certains ont été assassinés, d’autres ont été emprisonnés ou ont dû fuir). À la même époque, le Parti communiste a tenté de lancer une révolution au Vietnam: il a également été réprimé et a presque été éradiqué. À ce sujet, il est important de noter qu’à la suite de ces deux soulèvements, certaines des révolutions les plus importantes menées par l’humanité se sont produites: le soulèvement de la Main noire a été l’un des plus importants acteurs de la révolte arabe de 1936.

De même, le soulèvement lancé par le Parti communiste fut l’un des plus importants contributeurs de la révolution vietnamienne contre les Français, les dirigeants ayant appris de leurs erreurs, ils les ont évaluées et ont procédé à leurs corrections. À l’époque, le peuple n’avait pas renoncé au choix de la lutte armée et n’avait pas régurgité le discours colonial selon lequel la lutte armée était inutile ou non bénéfique. Au contraire, ils examinaient ces tentatives de révolutions, les analysaient et entreprenaient de lancer de nouveaux soulèvements, tout en évitant les erreurs précédentes. Au lieu de cela, les Palestiniens sont en train de régurgiter l’argument selon lequel la deuxième Intifada a causé des destructions et renoncent à la possibilité de tout soulèvement futur de peur de résultats similaires.

Je ne sais pas quand les Palestiniens se sont assis pour évaluer les résultats de la deuxième Intifada de manière purement scientifique et pour évaluer les résultats militairement. Généralement, quand on entend parler de destruction, de malheurs, de pertes et d’absence de bénéfices de l’Intifada, on reproduit la propagande sioniste, mais dans sa propre langue. Et cette propagande a de multiples mécanismes d’action, en commençant par changer la conscience palestinienne, jusqu’à faire la publicité officielle de l’Autorité palestinienne (les déclarations de Mahmoud Abbas), et ça n’est pas terminé. Jusqu’à présent, la guerre lancée contre nous ne s’est pas arrêtée, la violence symbolique et la répression cachée sont les maîtres de la situation. Normalement, celui qui discute de l’échec de toute tentative politique devrait orienter ses critiques sur la manière dont la tentative a été menée pratiquement, et non sur la théorie ou l’idéologie qui sous-tend la tentative.

Les résultats n’étaient pas tels qu’ils nous étaient présentés. Gaza ne s’était-elle pas complètement débarrassée de tout colon? La guerre à Gaza n’a-t-elle pas atteint le stade de l’enlisement ou même celui de la guerre hybride1 à la suite de la deuxième Intifada? Est-ce que Tel Aviv et Jérusalem n’ont pas été lourdement touchées par des roquettes, alors que leurs premières expériences avaient été d’être touchées par des bombes fabriquées à partir de cartouches de lampes à gaz? Des colonies de peuplement n’ont-elles pas été démantelées en Cisjordanie (à Jénine et Naplouse) parce que l’occupation n’était plus en mesure de les protéger et ne pouvait plus se permettre de payer le coût de leur présence ? L’Intifada n’a-t-elle pas coûté des milliards de shekels à l’ennemi? Ne savez-vous pas ce que l’Intifada a fait pour mettre fin à la dévastation qui attendait notre peuple ? Personnellement, je pense que l’Intifada a retardé pendant un certain temps une nouvelle vague de déportations qui étaient prévues.

Et si, par exemple, nous réexaminions militairement l’Intifada, nous pourrions réaliser que le recours aux armes n’est pas vraiment ce qui l’a affectée négativement, mais qu’il y a d’autres facteurs qui ont conduit à ce résultat. La direction n’était pas à la hauteur, elle n’était pas capable d’organiser la communauté et de la préparer à une guerre populaire de long terme. Certains avaient une compréhension naïve de ce qu’était une lutte armée, et leur approche était tellement superficielle qu’elle n’a pas eu d’effet en profondeur, avec leur devise: «Transportez votre fusil et tirez, qui vous en empêche ? »

En outre, il y avait un manque de conscience et de compréhension populaire nécessaire, ainsi qu’un manque de préparation sociale et psychologique et une absence d’organisation des forces de combat, qui ont produit des leaders incompétents, une fois que le premier front fut liquidé. Il y avait un décalage entre les masses et l’action militaire. Ajoutez à cela l’impact de la contre-révolution qui a conduit au siège de Yasser Arafat, ainsi que la communication secrète et les accords de trahison qui ont eu lieu sous la table avec l’ennemi. Et l’absence de préparation au combat, de stratégies et de tactiques. L’objectif avait comme plafond l’accord d’Oslo (la nation tronquée à Gaza et en Cisjordanie). Nous n’oublions pas la dépendance de l’Autorité palestinienne et de ses institutions économiques, professionnelles et administratives vis-à-vis de l’occupation et du camp colonialiste.

Par ailleurs, certains ne sont pas convaincus que la lutte armée est capable d’apporter des changements sur le terrain, mais qu’elle n’est utilisée que pour améliorer les conditions de la négociation, sans plus. En conclusion, la première chose que fait le colonialisme est de définir ce qui est possible et impossible pour les peuples opprimés, et cela se fait généralement avec l’aide d’une partie des personnes colonisées, grâce à des interventions directes et indirectes. Ne croyez pas ce qui est dit, transmis et inséré dans notre esprit. Jugez les revendications basées sur la pensée rationnelle et la force des gens et leur capacité à obtenir la liberté.

Source : Union syndicale Solidaires – Revue internationale n°14 Palestine, fragments, luttes et analyses – Hiver 2019/2020